Les terres rares, aporie de la transition écologique ?

Scandium, Europium et Lutécium sont trois des 17 métaux appartenant à la catégorie des terres rares. Ces dernières sont utilisées pour la production de nombreux produits high tech. Les terres rares font partie intégrante de notre vie quotidienne et entretiennent un lien étroit avec les technologies "vertes". Pourtant, leur utilisation a un fort impact environnemental et social. Nous vous en dévoilons les principaux enjeux.

Les facteurs environnementaux sont de plus en plus pris en compte au sein de notre économie : entreprises, pouvoirs publics et consommateurs s’efforcent d’aborder des pratiques plus « vertes » afin de, notamment, réduire les émissions de CO2. D’aucuns considèrent que le numérique et les cleantech sont les fers de lance d’une troisième révolution industrielle, qui rendrait notamment notre économie plus vertueuse sur le plan environnemental. Le numérique contribue notamment à gérer de manière adéquate des ressources en permettant de concilier offre et demande en temps réel : c'est notamment le cas des smart grids.

Cependant, le recours à des outils numériques de plus en plus perfectionnés va de paire avec une consommation croissante de terres rares. La technologie qui a rendu nos écrans tactiles n'aurait pas pu exister sans utiliser de l'indium, qui entre également dans la composition des cellules photovoltaïques.


"La poursuite d’un monde plus vert dépend de l’extraction, du raffinage, de l’utilisation de métaux. Or cette extraction et ce raffinage sont extrêmement polluants. Pour faire du propre, il faut faire du sale."
Guillaume Pitron

L’ensemble des outils numériques et des technologies vertes actuelles ont un élément en commun : le recours à des terres rares. Celles-ci sont au nombre de 17 et entrent dans la composition des téléphones portables, des écrans de télévision, des batteries de voiture mais aussi des éoliennes. Les problèmes liés aux terres rares sont multiples, d’ordre sanitaire, environnemental et géopolitique.

Quelques éléments de contexte sont nécessaires pour mieux comprendre les enjeux liés aux terres rares.

Celles-ci sont extraites dans des régions spécifiques du globe : 95% de la production de terres rares a lieu en Chine. Cela conduit à un déséquilibre entre les pays exportateurs et les pays importateurs, qui dépendent de cette matière première pour poursuivre leurs efforts en matière de transition écologique mais également répondre aux besoins de leurs habitants. Cette situation est pourtant paradoxale : ces terres dites "rares" sont globalement présentes sur l’ensemble de la planète. On pourrait ainsi en trouver dans la Creuse et en Bretagne. Comment expliquer que certains pays se soient spécialisés dans l'extraction de ces matériaux ?

Les enjeux liés à l'extraction des métaux rares

L'extraction et le raffinage des terres rares ont un fort impact sur l'environnement. Si ces métaux sont dits "rares", c'est parce qu'ils sont mélangés au sein d'autres métaux, plus communs. Présents en très faibles quantités, il est nécessaire d’avoir recours à des matières corrosives et à de grandes quantités d’énergie pour les extraire. A titre d'exemple, le cérium, utilisé dans le processus de production des écrancs LCD, est extrait par broyage puis par dissolution dans de l’acide sulfurique et nitrique.

Les Etats Unis ont été un important producteur de métaux rares par le passé : entre 1960 et 1980, ils ont même occupé le premier rang de la production mondiale de ces matériaux. La production a rapidement posé des problématiques d'ordre sanitaire et environnemental : garantir la sécurité des ouvriers et réduire la pollution des écosystèmes environnants généraient des coûts élevés. Parallèlement, les pays en voie de développement, et notamment la Chine, se sont rapidement rendus compte des opportunité de l'exploitation de telles ressources : en 1995, un consortium chinois rachète Magnequench, une filiale de General Motors spécialisée sur les terres rares. Les brevets et savoir-faire ont ainsi été transférés à des entreprises chinoises. La Chine disposait alors d’importantes ressources et était moins regardante en matière d’environnement. Les terres rares ont constitué (et constituent encore) un véritable levier de développement économique. La ville de Baotou, épicentre de l’extraction de terres rares, compte 2 millions d’habitants alors qu’ils n’étaient que 97 000 en 1950. En outre, ces pays étaient (et sont) moins soucieux de la santé des personnes qui travaillent dans les mines, conduisant à un faible prix d'exploitation. Ces différents facteurs ont conduit à une situation d’oligopole : peu de pays producteurs pour de nombreux pays importateurs. Cette asymétrie dans le rapport de force permet à des pays tels que la Chine de mettre d’autres pays dans l’embarras, à l’instar du Japon. En 2010, le Japon a été menacé d’un embargo à la suite d'un conflit diplomatique. Autre facteur embarrassant sur le plan géopolitique, l’armement de pointe dépend de l’utilisation de terres rares : les missiles balistiques nécessitent, par exemple, des aimants qui leur donnent une haute précision. Aimants qui sont fabriqués à partir de terres rares.

La consommation de terres et de métaux rares est en constante augmentation. Les flux liés à ces denrées également : nous importons de plus en plus de métaux rares en vue de les intégrer au sein de circuits électroniques. Si les grandes entreprises liées à l’électronique affichent de plus en plus leurs accointances avec l’écologie, le tableau n’est pas aussi vertueux. Si Apple a rendu ses serveurs "verts" en ayant recours aux énergies renouvelables, l'entreprise est attaquée sur la question de ses fournisseurs et de l'obsolescence programmée. Elle est loin d'être la seule.

Autre enjeu, le recyclage de ces métaux semble être une terra incognita. Certains pays, tels que les EUA revendent leurs déchets électroniques à la Chine. Ceux-ci sont laissés dans des décharges, en attendant leur retraitement. Le recyclage est, de manière générale, peu pratiqué car il est encore trop onéreux : nous y reviendrons par la suite.

 

L’impact environnemental induit une véritable préoccupation sur les plans écologique et sanitaire : Baotou, villes située en Mongolie Intérieure, est décrite comme le village du « cancer ». Les déchets, qui contiennent notamment des solvants et des métaux lourds, y sont déversés dans des lacs artificiels. Les populations environnantes et les ouvriers ne sont pas mis à l’abris : il n'existe pas de procédé de retraitement des eaux. Celles-ci sont directement déversées dans la nature et entrent donc en contact avec les populations locales.

  • Transparence des fournisseurs

Sur les 17 marques auditionnées par Greenpeace, seules 2 d’entre elles ont rendu la liste de leurs fournisseurs publiques. Il s’agit de Dell et de Fairphone. Rendre ces données accessibles permet de se renseigner sur les conditions de travail des salariés, les produits utilisés pour le raffinage, les méthodes de traitement des minerais, … Implicitement, rendre ces informations publiques incite les marques à avoir une conduite vertueuse. Pour le moment, il n’existe pas d’obligation à communiquer ces éléments. Il est donc difficile pour le consommateur de savoir quel produit choisir.

  • L’obsolescence programmée

La consommation de produits électroniques est en augmentation du fait de nouvelles pratiques d’achat mais également de l’obsolescence programmée. Concrètement, les sociétés ne rendent pas leurs produits réparables ou en réduisent volontairement la durée de vie afin de nous inciter à acheter de nouveaux objets. Des marques telles que Fairphone proposent des modules interchangeables, qui permettent au propriétaire de changer la pièce obsolète, tout en conservant le même appareil. HP et Dell se sont également inscrits dans cette démarche.

Quelles perspectives en matière de recyclage ?

Lors de la production de composés électroniques, les métaux rares sont fondus avec d’autres métaux et intégrés à des systèmes électroniques. Lorsque ces composants sont récupérés en vue d’un recyclage, il est nécessaire de séparer les différents métaux. C’est ce processus qui est à la fois onéreux et dangereux, dans certains cas, pour l’environnement. Un dernier paramètre est à prendre en compte : l’abondance actuelle de métaux rares, et leur prix relativement faible, n’incitent pas les industriels à développer de nouvelles techniques de recyclage.

A titre d’exemple, Solvay se targuait d’avoir développé une solution pour recycler les métaux rares en utilisant différents acides pour séparer les métaux. Au-delà du danger pour l’environnement, l’activité a dû être arrêtée car trop peu rentable. Le Japon, inquiet sur cette question, est pionnier dans le domaine : Hitachi Metals sépare les composants au moyen de gros aimants en vue de leur revalorisation.

Une entreprise française, Ajelis, propose de capturer les terres rares en utilisant des molécules cages accrochées sur des fibres de carbone.

Que puis-je faire à mon niveau ?

Il est possible d’acheter des produits reconditionnés : Backmarket propose notamment des téléphones et ordinateurs qui ont été reconditionnés et qui sont garantis.

Faire recycler ses produits électroniques usagés : Recycle-online permet d’envoyer ses produits usagés par la Poste en vue d’un retraitement. Apple a également lancé une opération, « Apple Give back » pour récupérer les composants usagés.

 

Bibliographie

La guerre des métaux rares, la face cachée de la transition écologique et numérique, Guillaume Pitron

Guide to Greener Electronics 2017, Greenpeace

Un podcast de Guillaume Pitron chez France Inter sur la question des métaux rares

Les cartes de l'émission "Le dessous des cartes"

Une interview de Guillaume Pitron

Un article de 2016 pour en savoir plus sur le recyclage des déchets électroniques